Du personnel à l'universel

"L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle […] L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher." Albert Camus, Discours de Suède, 1957


Comme des cairns jalonnant mon chemin
À chaque étape de ma vie, j’ai ajouté des pierres à mon parcours artistique. Même si depuis mon enfance, un intérêt pour l’art était bien présent, je le pensais innaccessible persuadée qu'il fallait être doté d'un don. De ce fait, ma pratique n'a débuté qu'à l’âge de trente ans, à travers une rencontre hasardeuse, une intervenante en arts plastiques dans une école primaire qui m'y a vivement encouragée : "peu importe l'âge, d'où l'on vient, chacun a sa place parce que l'on est tous capables d'utiliser, de jouer avec l'art pour s'exprimer à l'envi". Alors j'ose. J’ai tout d’abord suivi une approche traditionnelle de la peinture et du dessin, en imitant, papillonnant d’ateliers de peintres en associations et écoles d’arts plastiques afin d’acquérir des techniques variées. Au bout de quelques années d'apprentissage, je me suis lassée de cet enseignement académique, j’aspirais à autre chose que cette imitation du réel. Durant 8 ans, l’École Martenot a répondu à mes attentes, j’ai baigné dans la pédagogie de Claire Fauchard (qui a toujours placé la nature au centre de son travail), axée sur l’harmonie d’un geste naviguant entre maîtrise et lâcher prise. À ce moment-là, je me suis constituée aussi ma boîte à outils et une bonne partie de mon savoir-faire : main, doigt, chiffon, baguette, bouts de bois, minéral, végétal, tous les éléments que j’avais sous les yeux étaient expérimentés. Ma rencontre avec Daniel Doutre, artiste local, "brico-curieux" aux multiples talents, m’a également beaucoup enrichie. J’ai acquis auprès de lui la technique des glacis et ai découvert ma peinture, mes recettes faites de lumière et de transparence. Parallèlement, j’ai accompagné mes 3 enfants dans leur vie, je me suis engagée civiquement, puis dans des associations de ma commune pour la protection de la nature et de l’environnement, ainsi que dans des actions à but humanitaire. De nombreuses personnes de divers horizons ont croisé mon chemin, j’ai découvert autrui, écouté, écrit, lu, je me suis nourrie.

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Un univers artistique et personnel cohérent
Des problèmes de quartier, de la ville, de mon environnement, j’ai perçu la complexité et la fragilité du monde. Ce monde et son histoire que j’ai besoin de comprendre. Toutes ces expériences se sont imposées pas à pas naturellement en toute cohérence à mon univers artistique. Exprimer ce monde, c’est rappeler la vulnérabilité de l’être et la précarité de l’existence, sentiment que je ressentais intimement depuis toute jeune. Les sujets politiques que j’aborde sont aussi personnels, c’est une sorte de synthèse entre vérité, traumatisme et résistance que je tente de dépasser constamment car je suis convaincue que l’on peut réécrire le monde, comme on peut réécrire sa vie.

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Comme une vie un peu à l'envers: sur les bancs de la fac à 48 ans!
Cependant, il me manquait encore quelque chose : une pratique réflexive, critique, mettre du sens sur ce faire, un réel travail d'introspection. L’envie d’apprendre toujours incessante, encouragée par mon mari et mes enfants, à 48 ans, un passage à l’université s’imposait. Le désir d’aller plus loin intellectuellement et physiquement, me poussait à découvrir "l'originalité" des arts plastiques, discipline articulant la pratique à la réflexion et à la théorie. Se sont enchaînés une licence à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, puis un master à l'Université Paul Valéry Montpellier 3… et de bien belles rencontres et surprenants univers artistiques, tant parmi les étudiants que chez les enseignants. Ce quelque chose qui me manquait, l'université me l'a apportée : cette compréhension des relations de l’art à la société, le développement d'un sens critique pour analyser et situer ma pratique personnelle au regard des problématiques de l’art contemporain. De nouveaux horizons s’ouvraient.

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Changer, inspirer, participer… un art engagé, un art écologique
De la peinture du dimanche à la découverte des arts plastiques, en passant par l'université et divers engagements de vie, mes interrogations sont devenues aujourd'hui plus complexes. Ce long cheminement m'a amenée à une démarche qui s'inscrit dans le mouvement de l'art écologique, elle se veut susciter une prise de conscience sur l'Anthropocène, imposant de repenser une réconciliation avec nous-même et de changer notre regard sur cette nature trop longtemps méprisée.

Emmanuelle Cascail - Février 2019